Edition 2020

Notre prochaine édition aura lieu du 6 au 8 octobre 2020.

La raison de l’autre

Par Alain Lopez, président de la 25e image. 

Les misérablesHors normes, le social est sur les écrans. Le sujet  ? Notre surdité à la raison de l’autre, qui explique ses conduites et ses comportements, ses pensées et ses choix. Dans Hors Normes, l’enfant autiste est l’exemple même de l’énigme. La flamme de vie d’un être différent est si vacillante. Nombreux sont ceux qui n’ayant pas la patience ou l’envie de se déporter d’eux-mêmes, se détournent, passent à autre chose. Dans Les misérables, deux groupes se font face, prêts à se battre. Les uns exigent que Johnny leur soit rendu. Les autres ne savent pas qui est Johnny. Aucun camp ne fait l’effort de s’expliquer, d’entendre la raison de l’autre. Tous vont en découdre. Chacun va risquer sa vie pour sa cause à ses yeux incontestable, évidente au point de ne pas avoir à être justifiée, confrontée à la raison de l’autre. 

Dépasser la cause particulière

Le monde dans lequel nous vivons paraît de plus en plus étriqué, quand nos croyances et nos intérêts sont le seul absolu à défendre, quand il se réduit à l’affirmation de notre seule raison, sourd à celle de l’autre. Dans un autre temps, la raison d’un Dieu identique pour tous élargissait l’horizon, permettait de dépasser la cause particulière soutenue par chacun pour justifier son action destinée à mettre fin à ses petits ou grands problèmes. Ce temps s’éloigne de nous, faut-il alors avoir pour destin de devenir prisonnier de nous-même, de notre raison personnelle voulue triomphante, excluant celle de l’autre, affirmée comme un droit parce que c’est la nôtre  ? Ce serait risquer des combats interminables, des batailles de sourds entre eux toujours plus destructrices de notre vivre ensemble, alternant avec de l’indifférence à la souffrance et aux besoins de l’autre. 

La recherche d’équilibre entre des raisons

Le drame dans ce monde est que chacun a ses raisons  s’exclame Jean Renoir dans La règle du jeu. Un drame  ? Quel drame  ? Le drame de celui qui préfère le confort des certitudes pour diriger son action et sa vie. Le drame de celui qui ne veut rien en rabattre de ses intérêts particuliers. Le drame de celui qui se complaît à être toujours content de lui, de l’amour qu’il se porte, de sa situation matérielle et sociale, de la sécurité de son existence personnelle et de ses proches. Fini ce bien-être égoïste quand la raison de l’autre est entendue, reconnue à sa place. Le doute s’installe, la recherche d’équilibres entre des raisons différentes devient un principe. Alors à vos bouchons de cire et à vos bandeaux sur les yeux tous ceux que la complexité inquiète, laisse sans courage pour l’affronter, les paresseux et les fatigués, les égocentristes et les indifférents  ! 

Une existence se consume toute entière à la protection des autres

Dans Hors normes, 2 hommes, Bruno et Malik, ont choisi de secourir les êtres les plus aliénés, des jeunes aux troubles autistiques sévères, parfois incapables de parole ou répétant sans cesse les mêmes phrases, produisant un effet comique aussi involontaire que paradoxal, exprimant leurs sentiments par des hurlements ou des comportements d’une extrême violence. L’altruisme est ici total. Les sauveurs pourraient puiser dans la difficulté de leur tâche la satisfaction personnelle de s’être montrés plus grands que les autres pratiquant la même profession. Rien de tel chez Bruno et Malik. Pas une once de vanité. Leur existence se consume tout entière dans la protection de celle des autres. Ce sont des héros admirables, même si parfois leur élan les conduit à commettre de dangereuses imprudences. 

Héros médiateurs et acteurs de conflits de la cité

Dans Les misérables, les policiers sont des héros fatigués. Ils ont surgi entre deux camps prêts à s’affronter, chacun d’entre eux obéissant à sa raison ignorante de celle de l’autre. Ils sont parvenus avec peine à introduire une parole de compréhension dans l’espace encore ouvert entre les deux lignes de combattants dressés les uns contre les autres. Les invectives et les menaces ont reculé. Johnny n’est pas un enfant mais un lionceau disparu. Enfin le différend prend un sens partagé par tous et une recherche de solution pour rétablir la paix peut s’envisager. Mais les policiers des misérables sont à la fois médiateurs et acteurs dans les conflits de la cité, tantôt accoucheurs de la raison de l’autre, tantôt sourds à celle-ci. 

Faire progresser les consciences collectives, éveiller à la raison de l’autre

Est-ce une question de héros, admirables ou fatigués, se dressant sur la scène publique, pour que la raison de l’autre soit entendue, afin que les plus souffrants ne soient pas abandonnés, que les différends inévitables entre membres d’une même société ne se terminent pas en batailles rangées ? Le héros, quel qu’il soit, n’est pas réputé pour son amour de la complexité. Il va au plus simple et, en tranchant le nœud gordien, résout par un artifice le problème posé, un problème qui pourrait bien se reposer sous d’autres formes quand il a été laissé intact.

Plus judicieux serait de faire progresser les consciences collectives, car ce sont elles qui entremêlent les fils de notre problème, ce sont elles qu’il faut amener à admettre l’existence de raisons différentes afin de trouver le meilleur équilibre, ce sont elles qui doivent finir par réaliser qu’à ne pas composer avec la raison de l’autre, le confort préservé sera de courte durée, la victoire obtenue à la Pyrrhus annoncera des défaites cuisantes comme le prédit Les misérables.

Les films sont un bon moyen pour donner de la raison de l’autre une représentation, dans un cadre où le spectateur est contraint par la magie de l’image à se taire le temps d’une projection, à écouter et à voir. Il y a au moins une alternative au bouchon de cire et au bandeau sur les yeux, aller au cinéma voir des films dont l’ambition est d’éveiller à la raison de l’autre.